Act 6 – Domaine Saint Nicolas / Marvin

Avant (quand c’était mieux) on avait de cocasses divertissements comme par exemple : le jeu des capitales (c’était avant Google). On se posait des questions un peu imaginatives comme : t’emporterais quoi sur une île déserte ? Question aujourd’hui désuète car 1) les îles désertes n’existent plus 2) la réponse est unique et universelle : « mon smatphone ». Car, Steve soit loué, l’évangile du XXIème siècle ne promet plus un au-delà hypothétique mais une dématérialisation heureuse, l’appartenance à une communauté personnalisable, des grands évènements collectifs à aimer du pouce levé, des flux reliant chaque point du globe dans des conditions d’utilisations que tu acceptes à défaut de comprendre. Alors grâces soient rendues à cette épiphanie collective, grâce à laquelle je communique, examinant consciencieusement les statistiques de fréquentations de cet inestimable blog, espérant générer ce qui a toujours dimensionné le monde géographique ou numérique : le flux. On a tous besoin de se sentir imprégné du bon flux, de la bonne data, du bon mode d’utilisation. Même les gens un peu casse-pieds qui au pire s’agrippent au contre-flux n’y échappent pas. Mais le flux tourbillonnant, magique comme une vitrine, simplifiant contenu et contenant, connectant offre et demande (iTunes c’est un peu une AMAP) ; ne répond jamais à la question taraudante : l’origine. Du code-source aux sources du Nil tu as toujours l’impression qu’on te cache quelque chose, ou pire, qu’on utilise outrageusement ton ignorance pour te faire avaler la pilule quand d’autres plus malins et moins conspirationistes trafiquent déjà les codes. Heureusement, des sorciers des instants présents découvrent pour toi le monde avec autre chose que le pouce et l’index.

Rencontres avec Thierry Michon, sorcier du bord de mer au DOMAINE SAINT NICOLAS et Greg, centrale thermique de l’incontournable locomotive de la french-noise MARVIN.

Des bombes parsemées dans les vignes

 « Et toi l’agronome, c’est quoi le quartz ? » Pris à parti direct, moi qui voulais m’enfiler peinard quelques coups gratos à la foire aux vins j’ai eu le malheur de fanfaronner sur le fait que j’étais allé à l’école. Paf. Alors je ressors mentalement les polycops de pédologie et agite mon quartz neuronal tentant de faire émerger quelque étincelle d’intelligence mais mon cerveau ressemble à ce briquet dont la molette use ton pouce sans produire l’effet escompté. « C’est de l’énergie– dit-il avec une évidence surjouée – C’est du bloc d’énergie pure. C’est des bombes parsemées dans les vignes ». Thierry Michon, grande et fine gueule, sorcier maniant avec égale aisance potion magique et coup de balais. Calembours façon tonton picoleurs, pourfendeur des « grosses machines » et des évènements trop évènementiels. Mais derrière l’antisystème un peu fastoche, un amoureux de son terroir, commercialement pas facile, qu’il a su mener haut avec opiniâtreté, flair commercial et magie des process. Car quel français associe « fiefs vendéens » à des grands vins ? On imagine un pot bleu La Baleine plutôt qu’une fiole claquant ses 90/100 chez le Michael Man de l’œnologie. Le perso est expansif, passionné, direct, provoc. Faut être bien accroché pendant la dégustation car le personnage aime les farces. Et pourtant … Derrière les boutades se cachent de réelles prises de risques, des perles d’intensité et d’innovation. Ces chenins en hauts des clous ont de l’allure, ils se tiennent noblement, fiers et frais, nez expressifs, bouche d’une grande finesse, une presque sobriété pétillante. En gros, une allure très « Loire » qui masque à peine un air de rebelle (clous), un côté pied dans le plat. Alors je cherche l’accord, et il va falloir qu’il pétille et qu’il soit torride. Marvin. Ils explosent sur disque et en live, ils percutent avec des compos grands écarts américains, ils n’hésitent pas à introduire au milieu des riffs ciselés des références potaches, accélérations rythmiques, montées électroniques, breaks sophistiqués et lâchages binaires. Ils ne lésinent surtout pas, prises de risques maximales en bousculant les habitudes de quelques puristes. Si Thierry pulvérise du quartz pour dynamiser ses vignes, eux te bombardent à la silice quand tu dodelines de la tête en bon noiseux que tu es (oui car le noiseux, cette espèce très érudite mais persécutée au collège, doit bien se défouler comme chaque adolescent. Attiré par les pogos mais trouvant les punks répugnants et le sport salissant, le noiseux a trouvé dans le secouement de la tête les yeux fermés – extase– sur des rythmiques conçues à la fx92 sa revanche sur les gars qui écoutaient du rap et lui piquaient ses rotrings. Bandes de racailles vous savez pas faire des intégrales se dit-il en manigançant une doctrine secrète et puissante : la doxa noise 90).  Matheux les Marvin ? « Le premier truc qui me vient à l’esprit quand tu me demandes de parler de Marvin et comment on fonctionne c’est qu’on est pas des musiciens au sens académique du terme ». Skateurs adolescents, retournés par leur premier concert de punk-rock à 13 ans ils commencent à répéter le lendemain avec l’espoir de pouvoir vivre un jour de la scène pour « l’ambiance, l’énergie, l’adrénaline commune au skate, le plus vite et le plus souvent possible ». L’énergie pure.

Les gens sont perdus, ils ne reconnaissent pas

Thierry est un minotaure, croisement entre gendre à chien et punk idéal. Je goute une autre cuvée, charmé inévitablement, difficile à décrire pour un novice, j’hésite et il me sort dans un éclat de rire « chardonnay ! Les gens se plaignent : on reconnait pas les cépages, on est déçus. Mais c’est le terroir, c’est des vins de terroir, pas de calcaire à Brehm, des schistes, et les schistes ça donne, ça donne ? » Cette manière habile de passer entre les pistes pour mieux le rejoindre, de pratiquer sérieusement son art sans se prendre au sérieux, de ne pas sauter plus haut que ses roubignolles tout en amenant très haut ses productions : explosives, précises, incisives. Ces incessantes interactions cépages / terroir parfois récoltés et vinifiés ensemble créent un jeu des 7 erreurs complexe et déroutant, certains pro hésitent pas à dire que ses cabernets ‘pinotent’ et vice versa. Tu vois le genre. La terre tremble et les valeurs se relativisent. Quand je demande à Greg si Marvin peut être résumé à un grand écart entre Jesus Lizard et AC/DC il me répond « Il y a une certaine évidence brute commune entre les deux groupes, Jesus Lizard est certes plus « technique », mais pas vraiment plus sophistiqué. Il y a une recherche commune du riff ultime dans ces groupes, et malgré la différence de style entre Bon Scott et David Yow, je pense que tous les deux sont des chanteurs nés pour la scène ». La technique n’est qu’un moyen d’atteindre le sophistiqué, et les différences de niveaux de l’une ne changent rien à la nature de l’autre. Riff ultime. Recherche, pistes secrètes, persévérance : de quelques ares à Brehm-sur-mer exploités par le père, les fils Michon développent un domaine aujourd’hui basé à L’Ile d’Olonne qui valorise un terroir peu commun, oublié des grands flux, créant une empreinte si particulière. La découverte de la biodynamie est l’une des techniques qui bouleverse les habitudes du domaine « on savait pas que ça existait, en 3 ans on a passé toutes les vignes, réduits les rendements, dynamisé les sols pour retrouver l’expression du terroir, on a de très belles terres ici ». De ces rencontres qui bouleversent, parfois de force, et modifient tes perceptions. Retour chez les skateurs : « Puis, je me suis mis à fréquenter un disquaire appelé Obsolète à Montpellier à la fin des années 90. Le patron, Pierre, m’a extirpé du skate-rock et m’a plongé, parfois de force dans la scène noise/post-rock française, Bästard, Hint, puis américaine, June of 44, Slint ». Extirpé parfois de force. Duchamp disait que le goût est la répétition de ce qu’on sait déjà. Ta mère te forçait à gouter avant de dire j’aime pas. Aussi brillant soit-il, éternel punchliner, Booba n’a, pour le coup, pas eu la plus grande des clairvoyances lorsqu’il assène cette si restrictive vision du goût : « si tu kiffes pas t’écoutes pas ». Que se soient tes papilles ou tes oreilles, elles ont besoin de vaillants transmetteurs : apprendre à déguster, à écouter, à comprendre ce que tel artiste a voulu faire tout en découvrant tes propres sensations (telles ces courbatures faisant découvrir un muscle ignoré). Ces transmetteurs, amoureux du goût au sens large sont des denrées rares au royaume des prescripteurs. Ça me rappelle quand jeune et rebelle j’enregistrais mon premier disque dans un vrai studio. Casque grand luxe sur les oreilles, tous les voyants au rouge, maximum d’effets, jouer plus fort que celui qui joue le plus fort dans le groupe. L’arrangeur en charge de ce groupe d’indisciplinés un peu simplets nous forçait à écouter des trucs comme Melody Nelson. Béni soit-il, celui qui sait dessiner des cartes de mondes toujours plus infinis, voguant avec curiosité entre Melody et Double Nelson. Entre cartographie de la langue « tu sens une pointe iodée ? » et linguistique de la carte « tous les chenins mènent à Brehm Ah Ah » notre cher Thierry, indécrottable du terroir, aime ainsi brouiller les pistes pour dessiner de nouvelles utopies bien accrochées au réel. Les vignes rasent le sol pour se protéger du vent et capter la chaleur des schistes, les embruns caressent à peine les grappes et le vin garde une image toute personnelle de la minéralité. Ah oui, la minéralité ce nouveau concept obligatoire. Comme dans l’Hépar, tu sais le goût du magnésium.

Revitaliser l’instant

Dans ta vie normale (ton job qui bouffe ta vie, tes centaines d’amis facebook et tes articles accumulés dans des paniers que tu ne valideras jamais) le monde ne répond plus. Stérilité des messages non lus, sollicitations non répondues, attente résigné d’un futur flux (on devient tous les traders de notre propre vie à spéculer à la hausse ou à la baisse sur l’état de notre moral).  Alors quand tu vois Thierry circuler jovial comme un gosse dans sa vigne « là les sols sont légers, sont pas tassés, ils respirent, c’est important, regarde cette belle structure, la terre est souple, elle est travaillée », respirer comme dans une pub Herta, apprécier l’exposition, palper le terroir comme ici (les schistes réchauffent, leur dégradation libère des argiles qui nourrissent et le quartz qui dynamise). Et le vent qui apporte cette chère minéralité. Thierry Michon est à l’écoute, de ces vignerons qui ont encore confiance dans la vigne. Faibles rendements mais volonté farouche de partager : on ne peut pas acheter plus de 6 bouteilles, y’en aura pas pour tout le monde mais suffisamment pour quelques-uns. Une belle volonté d’aller au contact, de faire gouter « allez les jeunes goutez aussi les rouges, allez, je t’ouvre cette bombe », une générosité de colporteur, un message à faire passer comme si boire était parole d’évangile. Pour le coup une Négrette pleine de matière, soyeuse, fruitée mais dense comme un noyau de cerise extirpé d’un oreiller japonais. A la recherche du riff ultime. « Notre démarche sur scène est toujours la même, transmettre de manière la plus sincère le plaisir que nous avons eu à composer les morceaux. Je me retrouve souvent totalement épuisé après un concert. Ce côté « sportif » a un aspect positif, au-delà du défouloir, c’est que je ne passe pas le concert à me demander comment me tenir, comment interagir avec le public, je n’ai simplement pas le temps d’y penser, contrairement à mes collègues ». Travail de coulisse – parfois colossal (« Emilie peut passer des heures devant l’ordi avec l’ingé son, Fred et moi ça nous dépasse ») qui ne prendsens qu’au contact des autres, contact pas toujours assumé – comment se tenir sur scène (encore un thème de rockeur à approfondir). « J’ai toujours fonctionné dans l’urgence, je suis un perfectionniste de l’instant, autant dire un gros flemmard » (Booba, toi qu’es souvent sur ce blog, tu apprécieras). Comme ses groupes qui jouent aux sols, coquetteries des scènes underground qui replacent le groupe dans la foule, rejetons plus ou moins snobs des Lightning Bolts qui paradoxalement redonnent de la puissance en descendant le piédestal et remisant les artifices au placard pour plus de feu. Les gens viennent au départ voir des bêtes de foire, comme tous ces groupes à batteurs « tu vas voir le batteur c’est un ouf ». Puis l’effet de surprise passé on devient un peu plus attentifs à ce qu’il se passe. Comme gouter des vins pour se faire peur (oulala la grande étiquette) puis apprendre à se perdre sans les étiquettes (nan pitié pas les dégustations aveugles, on dirait des lancers de nains).  Car nos sens creusent des paysages dans notre mémoire et si les dons d’organes sauvent, savoir s’en servir n’est pas non plus inutile. « Je vieux bien croire que la puissance ou la vitesse puisse impressionner certaines personnes, mais de mon côté, je ne cesse de me dire que mes lacunes sont énormes et que je devrais travailler tous les fondamentaux, ne serait-ce que pour avoir une main gauche plus agile, être capable de jouer des rythmes jazz, latino ». Retours aux fondamentaux, agilité des sens, remise en question (vous n’avez pas rêvé, il a parlé de rythmes LATINO), être capable d’ouvrir les panoramiques et de révéler les potentiels méconnus d’un terroir presque abandonné, ne tenant pas la concurrence avec les grandes appellations. Si un jour vous lisez des revues avec des notes, pour le pinard ou la musique, genre Pitchfork ou la version traduite en français, oubliez pas de vous extirper parfois des prescripteurs, fouillez chez les transmetteurs passionnés (je suis très prescripteur là)…Ceux qui donnent envie de s’y mettre pour de bon, de plonger les pieds dans la cuve et les mains dans l’gravat.

Ah ! Steve le platonique ! Heureusement quelques rabelaisiens trainent encore leurs groins dans les terroirs et distribuent chaque soir une bonne décharge de sueur, la vraie, qui coule, qui mouille, qui pue quand la vie s’y développe. Ça mérite bien un pouce levé.

  Micho Marcv Vin

Chers lecteurs merci du soutien à W&N, le mensuel qui donne soif aux oreilles. On est à la moitié du parcours, première série bouclée. Petit bilan : merci les groupes, merci les vignerons. J’ai quand même pas mal fait dans le bio/biodynamie, promis les prochains je tente des gros domaines techno-indus avec des syrah sur maturées, du jus noir, du cuir et de la puissance. Un coup de fil aux Punish Yourself suffira pour boucler l’affaire.

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